Le souhait d’une corbeille mentale (Anesthésier le souvenir).

Un portrait conceptuel et artistique en gros plan de la nuque d'une personne (de dos), prise sous une lumière rasante qui fait ressortir le grain de la peau. Sur la peau, superposé par transparence, apparaît un réseau complexe et lumineux (comme de minces éclairs bleutés) de connexions neuronales tissées ensemble. Le long de la colonne vertébrale, ce réseau semble se "briser" ou se fissurer

Il existe en moi, parfois, le fantasme de la corbeille vide, où j’aimerais pouvoir classer certaines personnes comme on classe un mail : une action rapide, un clic sec, et l’archivage définitif d’une présence qui ne pèse plus rien.


J’aimerais que leur mépris m’indiffère autant que la météo d’une ville où je ne vis pas. Que leur présence, si pleine d’absence, devienne aussi banale qu’un chien errant croisé au détour d’une rue — un regard, une distance, une méfiance peut-être, mais on continue sa route.

Sauf que la mémoire n’est pas un logiciel. On ne vide pas son historique d’un simple geste.

La trahison des neurones

C’est là que le combat devient physique. On peut se convaincre par la logique, mais on ne commande pas à ses cellules. J’aimerais que les neurones de mon cerveau se reconstruisent sans le souvenir de ce qu’ils m’ont fait vivre. Il y a cette dissonance épuisante entre la tête qui veut avancer et le corps qui se fige. Ce corps qui cesse d’obéir et se met à s’agiter dès qu’il les sent à proximité.

Ils m’ont ouverte en deux, et chaque fibre de ma peau semble avoir gardé la trace de l’effraction. C’est une mémoire archaïque, animale, qui ignore tout de mes excellentes résolutions de la veille.

Le moteur et le frein

Les nuits qui ont suivi leurs affronts ont été dures. Depuis ce jour où ils ont décidé qu’ils ne m’aimaient plus, le souvenir est devenu un colocataire envahissant. Sous le soleil ou dans l’ombre, au lit ou dans la rue, il ne me lâche pas.

Parfois, c’est un moteur : une colère qui pousse à se lever, à prouver qu’on survit, à transformer la douleur en quelque chose de solide. Mais souvent, c’est mon plus gros frein : un poids mort qui ralentit chaque pas, chaque tentative de reconstruction.

C’est une injustice silencieuse que de les savoir encore dans ma tête alors que je n’existe plus dans la leur. Cette asymétrie de l’oubli est la dernière morsure. Moi aussi, j’aimerais pouvoir les oublier. Pas par pardon, pas par bonté d’âme, mais simplement pour retrouver l’usage de mes propres membres, sans qu’ils ne tremblent à l’idée de leur nom.

Demain, je me lèverai. Un peu bancale, encore. Mais avec l’espoir qu’une nouvelle connexion neuronale se crée, toujours un peu plus loin d’eux.


La dissonance cognitive : Il existe un décalage épuisant entre ce que la tête décide et ce que les cellules ressentent. On peut se convaincre par la logique, mais on ne commande pas à ses réflexes. Reconnaître cette dissonance, ce n’est pas être faible, c’est accepter que la guérison n’est pas qu’une affaire de volonté, mais aussi de temps biologique. Votre corps ne vous trahit pas, il se souvient pour vous protéger.

Le poids mort : Le souvenir peut être un moteur qui pousse à prouver sa survie, mais il est souvent un « colocataire envahissant » qui ralentit chaque pas. Apprendre à identifier ce qui, dans votre journée, agit comme un poids mort permet de ne pas culpabiliser d’avancer plus lentement. Parfois, rester simplement debout sous le poids du souvenir est déjà une victoire immense sur l’effraction subie.

L’asymétrie de l’oubli : Accepter que l’autre puisse vous avoir effacé alors que son nom fait encore trembler vos membres est l’étape la plus douloureuse. Cette asymétrie est « la dernière morsure ». Comprendre que votre incapacité à oublier n’est pas un signe d’attachement, mais la preuve de l’intensité de ce que vous avez traversé, permet de transformer cette injustice en une forme de respect envers votre propre vécu.

La neuroplasticité de l’espoir : Chaque matin où l’on se lève, même « un peu bancals », est une occasion pour le cerveau de créer une nouvelle connexion neuronale, un millimètre plus loin de l’ombre. Ce n’est pas un grand saut, mais une reconstruction invisible, fibre après fibre. La guérison est une architecture lente : on ne vide pas l’historique d’un geste, mais on construit de nouvelles pages par-dessus les anciennes.


Et vous ?

Quelle partie de vous porte encore la trace de ce que vous avez vécu ? Est-ce une tension dans la nuque, un souffle qui se coupe, ou un nom qui fait encore trembler vos mains ?


Laisser un commentaire

En savoir plus sur 23h – 03h : L'heure bancale

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture